Comment un miraculeux caprice du destin semble sauver Elric de la mort.
Levez les rideaux. La tragi-comédie peut commencer; la marionnette tristement humaine est prête à s'agiter pour vous; Princesses, Princes et autres membres de l'Aristocratie infernale.
Lorsqu'Elric mourut, l'indéfinissable essence qui fait qu'Elric est simplement Elric, un albinos à la pâleur mortelle, au regard démoniaque et pas l'ensemble de ses incarnations ; ce que les hommes du commun appellent « âme », fut sauvegardé et d'une manière ou d'une autre, partiellement ou totalement, renvoyé à une époque que le monarque melnibonéen aurait qualifié de fort lointaine.
En cette ère mystérieuse et reculée, les sublimes et dangereux habitants de Melniboné venaient juste de quitter leur terre natale et le Chaos prenait peu possession de ses nouvelles ouailles.
***
« Il semblerait que ma tare congénitale se soit envolée en même temps que Stormbringer. », chuchota Elric, qui ne pouvait se faire à son nouveau patronyme. Il était présentement un petit noble parmi tant d'autres, affairé dans la cité en pleine effervescence, travaux en tous genres et libations aux princes démons, et Arioch en particulier.
Et ce noble ne put retenir un frisson lorsqu'il toucha la courbure lisse et rosée, bien que pâle, de son visage que surmontaient de noirs cheveux, d'un ébène aussi profond que l'avait été l'ivoire de ceux de l'ancien albinos. Une larme de rage, de frustration et quelque peu d'effroi et de tristesse, il dût bien le reconnaître, brilla à peine perceptible au coin de ses yeux en amande et d'un vers lumineux.
« Ne pourrai-je donc jamais connaître la paix ? Du moins Arioch ne semble-t-il pas avoir perçu ma présence. Peut-être est-ce une volonté de la Balance ? Une décision de dernière minute... »
Et cette fois, ce fut une partie de son être qu'il ne connaissait pas, une partie qu'il avait acquise en même temps qu'il en avait perdue une autre, un fragment pétri d'espérance et d'une nouvelle force, animale, sauvage et vivante. Ce que l'engeance décadente et agonisante (Ô combien longue agonie !) dont il faisait en apparence partie n'avait jamais connu auparavant.
Comme les autres jours depuis qu'il était là ; Elric sortit, habillé de vêtements simples, sobres et d'un blanc lumineux. Il laissait la gestion des affaires de sa maison aux servantes et servants peu suspicieux, comme le sont d'ordinaire les gens du commun vis à vis de la haute bourgeoisie ou de la noblesse melnibonéenne. A la fois empreints de méfiance et de peur et donc par là même soucieux de ne point s'attirer les foudres de leur « protecteur ».
Alors qu'il s'enivrait des parfums entêtants et quelque peu malsains s'échappant d'une rue emplie d'étals où se mouvaient les ombres habitants les bas quartiers, une charmante femme s'approcha de lui. Elle était belle, très belle en vérité, toute de noir vêtue dans ses atours baroques, et une impression ténue d'infantilité émanait d'elle, renforcée par la coiffure extravagante de ses cheveux teints en rouge sang par certains artifices. Impression que démentait fermement la lueur de son regard faite d'une perversité pure et débridée toute melnibonéenne, où cependant se mêlait —peut-être ?— un soupçon de tristesse.
Trop tard, alors qu'il émergeait de ses réflexions, Elric tenta d'esquiver et de parer la dague venue se ficher entre deux de ses côtes. La venimeuse inconnue ne se priva pas de la joie toute professionnelle de tourner aussitôt la lame dans la plaie, fouaillant les chairs.
Une subtile transformation s'était également opérée concernant la morphologie de l'ancien Loup Blanc. Il était toujours finement élancé, mais ses muscles s'étaient faits plus vigoureux
—bien que leur volume n'avait pas beaucoup changé— et il s'était élargi au niveau des épaules et du buste, très légèrement. Aussi n'eut-il aucune difficulté à imprimer une force suffisante au poignet de la trop belle et trop jeune femme ; de façon à obtenir une clé et à lui faire lâcher la garde. Il l'amena à terre, sans la ménager, et lui asséna un formidable coup sur le front. La tête de la meurtrière heurta violemment le sol, en un bruit sourd.
Elric s'était retenu de la tuer, sachant le front particulièrement dur et n'étant pas un point vital ; ce qu'il n'aurait jamais fait il fut un temps, fou de haine et de douleur comme il l'était.
Ce qu'il savait, c'est que la personne qui l'avait employée se chargerait certainement de mener à bien ce qu'il n'avait pas fini s'il la laissait là. Egalement, si son meurtre avait été commandité par quelqu'un d'important, l'échec d'une tentative n'en empêcherait certainement pas d'autres ; donc le fait de la sauver ou non ne lui serait pas supérieurement préjudiciable dans un cas comme dans l'autre. Le fait est qu'il la souleva de terre, grimaçant de souffrance, et la porta longuement jusqu'à ce qu'il se refusait à appeler sa demeure.
Lorsque Lilith s'éveilla, car c'est comme cela qu'elle prétendait s'appeler, sa première réaction fut d'écarquiller les yeux. Elric supposa que c'était la présence du poignard encore fiché profondément en son flanc, la garde visible au milieu des bandages très serrés, qui lui faisait cet effet ; ou la pilosité de son torse —les melnibonéens étant tous imberbes ou quasiment. Malgré sa résistance nouvellement acquise, redevable en rien à une hypothétique épée maudite, il serait mort si la dague avait touché le poumon. Fallait-il en déduire que la disposition même de ses organes internes avait changé ? Car une assassine, melnibonéenne de surcroît, n'aurait jamais manqué toucher au but lors d'une opportunité telle qu'elle s'était présentée.
Devait-il sa survie à sa neuve humanité (car il fallait bien se résoudre à l'appeler ainsi) ou à une soudaine compassion de l'agresseur? Non, cette dernière hypothèse était impossible. N'empêche qu'il était décidé à ne point user de torture envers elle.
« Que me veut ton maître ? »,articula clairement Elric.
Mais la fille ne répondit pas. Il se rendit compte à ce moment là que ce n'était pas lui qu'elle observait mais quelque chose situé au delà. Il tourna lentement la tête vers la lucarne située derrière lui, près du plafond de la crypte et ce qu'il vit provoqua instinctivement chez lui des sueurs froides. Un masque parfaitement lisse, métallique et inexpressif, muni seulement de deux étroites fentes pour permettre la vision ; arboré par une silhouette lointaine, tout en haut d'un édifice. Sans savoir pourquoi son c½ur se glaça. Il jeta un ½il à Lilith et vit sa tête, amorphe. Elle était inconsciente.
« Le poison », se dit Elric. « Quel imbécile! Comment ai-je pu négliger cette éventualité ? »
***
Il repoussa le cadavre du bout de la botte afin qu'il s'abîme dans les eaux du canal.
Elric avait senti l'imminence du danger et s'était échappé du manoir anonyme en périphérie de la vaste cité, après avoir traversé moult ruelles sombres et malodorantes. Bien lui en prit, car il n'en restait alors pas grand chose...Heureusement, les règlements de compte étaient fréquents même s'ils n'étaient reconnus qu'officieusement et personne ne s'insurgerait d'une perte plus que négligeable.
Elric s'inquiétait de l'identité de la personne en ayant après lui. Il hésitait entre un personnage important ayant une inimité avec celui dont il occupait actuellement le corps où une manifestation plus insidieuse des ennemis qui étaient siens. Une certitude aveugle lui soufflait confusément de rester sur ses gardes et que l'hostilité en question n'avait rien de celle d'une personne ordinaire.
« Elle me paraissait bien moins lourde au jugé. », fit-il lorsqu'il entendit le bruit d'éclaboussure en contrebas. Le bruit de la souche réveilla Lilith sans qu'Elric s'en aperçoive et celle-ci ouvrit des yeux hébétés. Le poison d'origine végétale libéré lorsqu'elle avait arraché une de ses dents devait encore faire effet. Comble de l'ironie, une cousine fort connue de la plante usée pour élaborer la substance mortelle était, quant à elle, utilisée pour calmer les douleurs dentaires en tous genres. Elric sourit à cette pensée.
« Heureusement que j'ai quelques rudiments en herboristerie », se dit-il, « sans cela elle serait décédée à l'heure qu'il est. »
Ce n'était pas de l'arrogance. Ce commentaire relevait du simple constat. De longues années passées dans un corps déficient que seules certaines toxines naturelles sauvaient de la débilité la plus totale lui avaient enseigné les propriétés de certains végétaux.
Cela lui serait certainement utile. Quelques herbes aux propriétés magiques lui permettraient probablement de se servir de ses aptitudes surnaturelles ; car Elric s'était bien sûr rendu compte que ses pouvoirs autrefois innés et plus développés que chez nul autre étaient aujourd'hui —a priori— absolument absents.
Pour l'heure, il est possible que cette impression familière —savoir sans connaître l'objet de ce savoir— en fusse responsable, quoiqu'il en soit une langueur particulière s'empara de lui et c'est avec une nostalgie douloureuse, presque avec amertume, qu'il observa le reflet des flammes de la bâtisse où il s'était mu quelques instants auparavant sur le miroir changeant de la surface des eaux et sur la peau de Lilith, aussi veloutée que celle d'une enfant...
